Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 novembre 2010 3 24 /11 /novembre /2010 10:34

Une année chez les Français Julliard, août 2010

       Coup de coeur.

Sélection des prix Goncourt et Renaudot 2010.

Un petit lutin se présente devant la loge du lycée Lyautey à Casablanca, avec une valise marron à poignée blanche, un peu cabossée et accompagné de deux dindons. C’est le début d’une année riche en émotions, en apprentissages pour ce minuscule Marocain  malingre de 10 ans, bénéficiaire d’une bourse, qui vivra un double choc culturel : celui d’un enfant du bled propulsé en ville et celui d’un Marocain dans un lycée français.


Mehdi Khatib, timide, effacé, solitaire, tremble de ne comprendre ni les adultes ni ses camarades, se surprend à dire des choses qui lui échappent, excelle notamment en mathématiques et français et lit de manière compulsive. D’abord effrayé et dépaysé, il s’habitue peu à peu, murit, s’intègre, se révèle même à l‘atelier théâtre (un des meilleurs passages) et continue à lire avec passion. Mehdi rédige une composition dans laquelle il s’invente des vacances en se basant sur des expressions lues et aimées, il tue (en rêve), il ose corriger la faute de français de son surveillant, il cherche à comprendre par déduction le sens d’un mot, il est émerveillé par le cadeau d’un livre de La Fontaine, il se découvre « Maure » en jouant Le Cid, il découvre le sens profond du mot  « solitude », il souhaite que Monsieur Berger lui prenne la main, il se réjouit de revenir dans sa famille où il se sent accepté.


Fouad Laroui décrit avec beaucoup de sensibilité et de drôlerie les quiproquos, les moqueries, voire certains relents racistes, d’une écriture vive, joyeuse, parfois cocasse sans jamais juger. Les deux langues, qui forment la double culture de Mehdi, colorent le récit et l’ancrent dans la réalité. L’imagination galopante de Mehdi, nourrie de ses lectures, l’amène à mêler les évènements à ses rêveries, pour le plus grand plaisir du lecteur.


Dès les premières pages de cet « ouvrage de fiction » (précision de l’auteur qui a lui-même étudié dans ce lycée), j’ai été conquise. Un grand coup de cœur pour ce livre !


C'était, semble-t-il, une femme; une femme très grande, très grosse, à la face bouffie, bourrelée, à la poitrine en forme de bouclier brandi, aux cheveux noirs retenus en chignon; une femme, certes, contenue à grand-peine dans une tunique blanche qui menaçait d'éclater de tous les côtés. Même de face, on pouvait voir que la géante disposait d'un derrière immense, monumental, parfaitement capable d'écrabouiller les touts-petits si d'aventure elle s'asseyait sur eux. Elle portait des petites lunettes aux verres très épais, de vrais fonds de bouteille qui semblaient faits d'une infinité de ronds concentriques. Mehdi n'avait jamais rien vu de tel.

C'était une ogresse!

L'ogresse cria d'un ton joyeux:

-Voilà le premier! C'est parti!

Elle allait le dévorer.

(     )

Pour toute réponse, Dieu fit fienter une mouette, volant haut dans l'azur, et le jet blanc poisseux passa à quelques centimètres de Mehdi qui le vit s'écraser sur le sol en une flaque minuscule.

-Raté, pensa-t-il.

Mehdi 1, Dieu 0.


(     )

Raconter cela? Il prit son stylo Bic bleu, en posa la pointe sur la première ligne et les mots vinrent d'eux-même, comme des petits affamés se répandant dans un réfectoire après qu'on eut ouvert les portes. Il ne savait pas vraiment ce qu'il écrivait - ce devait être les vacances d'un autre. Mais mille mots emmagasinés pour leur sonorité chatoyante, mille expressions d'autant plus séduisantes qu'il ne les comprenait qu'à demi, se bousculaient dans sa tête en criant:

-Moi, moi, moi!

Généreux, il leur fit à tous de la place, il réussit à les agencer tant bien que mal dans son récit: "les grandes chaleurs de l'été", "les éclaboussures de l'eau" (ce qui orienta sa rédaction vers des vacances passées au bord de la mer), "le clapotis des vagues contre les rochers", puisqu'on était dans une "station balnéaire" -expression qu'il avait déchiffrée sur un panneau, un jour, et qu'il fut très heureux de pouvoir resservir, même s'il se demandait ce que "balnéaire" signifiait. Il faillit introduire un "bal" dans l'histoire mais se ravisa: il ne connaissait que la valse (que le mot "valse") et il n'était pas sûr qu'on valsait à ... Où , en fait? Où se déroulaient ses vacances?


(     )

Et soudain, une sensation atroce s'empare de lui. Il se voit seul mais, pour la première fois, ce n'est plus un vague adjectif, un état transitoire (une pause, du repos...), voire une bénédiction (seul sur la terrasse quand tout le monde s'agite en bas...); cette fois-ci, tout a disparu, tous les adjectifs, tous les mots, tous les états, il n'y a plus d'avant ni d'après, le temps est aboli, il n'y a plus que ça: seul.

Partager cet article

Repost 0
Published by Pichenette - dans Lectures
commenter cet article

commentaires

Coraly 28/11/2010 17:20



Je n'en avais jamais entendu parler mais ta critique m'a convaincue, et j'aime beaucoup les extraits choisis ! Je le note, il viendra peut-être agrandir ma PAL à Noël...



Pichenette 29/11/2010 08:48



Mon coup de coeur de la rentrée littéraire! Et un auteur que j'ai l'intention de continuer à découvrir. Il a également été sur la liste de Renaudot nouvelles au printemps, il est professeur à
l'université aux Pays Bas, docteur en économie, mais surtout j'apprécie son humour et sa sensibilité.



José 27/11/2010 18:31



Madame joue avec les mots...



Pichenette 27/11/2010 19:27



Madame fait des jeux de mollets = jeu de mots laids!



Fleur de soleil 26/11/2010 09:09



Bon d'accord d'accord, tu as fini de me convaincre !



Pichenette 27/11/2010 16:28






A convaincre sans péril, on triomphe sans gloire!



Philibert 25/11/2010 19:29



Ce que tu en dis m'intéresse mais non, non, non, je ne peux plus ajouter de livres à tous ceux qui m'attendent dans ma bibliothèque. Je résiste ... enfin j'essaye.



Pichenette 27/11/2010 16:17



Résiste! Renâcle! Tiens bon, tiens-tête! Rebiffe-toi, rebelle-toi, insurge-toi! Réfrène tes envies, repousse-les, rembarre-les, refoule-les,
surmonte-les, triomphe-en!


Et puis cède!


Ce n'en sera que meilleur.... 



miss-mary-bonheur 25/11/2010 17:42



Bonsoir Pichenette,


  Et bien, tu parles tellement bien de ce livre, que tu m'as donné très envie de le lire..... Je vais dès demain passer à la bibliothèque de mon quartier pour aller voir si je le
trouve..... ou bien je vais le proposer en idée "d'achat" pour le mois de décembre..... Merci beaucoup pour ce beau partage et ce coup de coeur littéraire, c'est sympa..... Bonne soirée, bisous à
bientôt et merci pour tes passages sur mon blog.  "Miss Mary"



Pichenette 27/11/2010 15:52



J'espère que tu l'aimeras autant que moi! J'ai mis plusieurs extrait dans le billet pour qu'on ait une idée du style de ce roman et le choix a été difficile. Coup de coeur ou pas, tu auras du
plaisir de lecture!



Présentation

  • : Panoramas
  • Panoramas
  • : Mes lectures. La langue française. Français langue étrangère.
  • Contact

Profil

  • Pichenette
  • Professeur de français langue étrangère.
Coach en orthographe.
Jurée du prix des lecteurs des Ecrivains du Sud.
  • Professeur de français langue étrangère. Coach en orthographe. Jurée du prix des lecteurs des Ecrivains du Sud.

Vous Cherchez Un Article?

Je Classe Autrement!